Suite à nos deux précédents articles sur Léon-Robert de l'Astran, celui qui a mis en lumière le canular, Thierry Bobinet, nous a transmis un article explicitant les tenants et aboutissants de ses recherches.
Nous le publions ici en intégralité en le remerciant de nous l'avoir fait parvenir.
Ma rencontre inoubliable avec de l’Astran.
Stagiaire en Master II de sciences humaines, spécialité Patrimoine, je suis amené à travailler sur le thème de l’année choisi par l’université et la municipalité : la traite et les moyens de la remémorer. Dans le cadre de la réalisation en groupe d’un montage vidéo en micro-format, « Le prix du sucre », nous avons cherché de nombreuses informations. C’est tout naturellement qu’en tapant « abolitionniste la Rochelle » sur Google, je suis tombé sur « de l’Astran WIKIPEDIA ». Plus tard, au moment d’entrer en stage, mon directeur de recherche m’engage à rechercher des éléments sur ce de l’Astran dont je lui ai parlé, en vue d’un article ou d’un chapitre. Ensuite un site consacré aux célébrités nées à la Rochelle renvoie sur la vie et les œuvres de ces personnages, et je trouve alors la première partie du récit biographique de mon botaniste. Les archives cependant restent muettes. L’aide aimable de Jean Michel Deveau[1] et Jean Bernard Vautier[2], n’amène pas d’information supplémentaire. Je contacte le bibliothécaire de la médiathèque, chargé du fonds : Monsieur Mahé aura peut-être les originaux des portraits figurant dans l’article web ? Un est censé appartenir à la Bibliothèque rochelaise, l’autre, appartenir à Madame de Guinée, dont le nom finit de mettre la puce à l’oreille. De son coté, monsieur Mahé doute, remonte le filon informatique et épluche ses rayons.
Le lendemain matin, mon directeur de recherche m’annonce la mort (très douce toutefois) de de l’Astran, qui ne pourra exister désormais que dans mon imagination.
Et Richard engendra Léon robert, qui engendra la déception
L’inventeur prénommé « Pierre » a brodé une histoire de famille mêlant anecdotes et probabilités.
Richard, le père, a planté le cacao et la feuille de kola en Guinée[3], et possède une « flottille[4] » de navires négriers. L’enfant a un caractère résolu. Contrairement à Monsieur son Père, il est versé dans la botanique. Après avoir ourdi contre lui de nombreux caprices d’élève « buissonnier » – normal pour un botaniste - il embarque sur le Modo Quasi. Tout le monde notera qu’il s’agit de l’inversion de Quasimodo[5]. Embarcation prénommée selon l’auteur d’après un ex-voto conservé en la chapelle Notre-Dame[6], près de la Porte de Cougnes. Sur le bateau, il mène un travail de petit mousse de collecte, allant quérir les feuilles et fruits tout seul, au mépris du danger, dans les forêts hasardeuses de l’Amérique du Sud. La botaniste officielle, Mlle de la Fouchardière, récupère les plantes pour les dessiner. Et l’on conserverait encore aujourd’hui des planches à dessins de de l’Astran, ajoute la rumeur. A la Bibliothèque du Museum d’histoire naturelle ? Qui sait même à Versailles ? Le dépôt de ces collectes était enfermé dans trois coffres, dont l’un fut sans doute offert au roi. Les deux autres, comble de malchance, sont détruits ou perdus. Mlle de la Fouchardière épousera au retour un dénommé Fromentin, père de notre peintre et écrivain.
Sur le retour du premier voyage, une mutinerie éclate. Repliés dans le carré du capitaine Mariani, avec la douce Fouchardière, le petit de l’Astran paye cher son comportement de fils à papa ; il en remontre trop aux hommes d’équipage malgré son âge, 13 ans. Finalement, l’enfant rentre encore plus aguerri au port de Nantes, d’où le père le fait rapatrier. Cet homme à la fortune colossale, a pu quitter l’appartement qu’il louait à un marquis de Gratte-Cap, dans la rue du Palais où se trouve aujourd’hui, comme par hasard, un grand magasin ! Mais la loi doit interdire qu’on en cite le nom. La fève de cacao rapportant plus que prévu, Monsieur de l’Astran père achète un hôtel particulier rue Amelot qui s’avère être celui de….. Bernon. Il est vrai que cet hôtel a, lui, quelque chose d’authentique : les fèves de caco qui ornent sa façade.
De l’Astran réapparaît ensuite dans l’équipage de la Fayette, sur l’Hermione. L’argent du père doit sans doute ouvrir les portes à ce noble naturaliste, proche de la nature. Dès la mort de son père, de l’Astran peut agir conformément à sa conscience, et libérer tous les esclaves de la flottille héritée.
Voilà ce qu’on peut lire peu ou prou sur de l’Astran , aventurier attachant et préromantique du XVIIIe siècle, homme qui a compris son siècle, a mis fin à la traite sans ruiner l’affaire familiale (gageure !), et qui n’a qu’un défaut : ne jamais avoir existé.
« could’nt find any Léon Robert de l’Astran videos !”
Notre auteur de fiction nous laisse un goût amer. Nous l’aimions, ce petit de l’Astran, aimant le genre humain à travers la nature. Peut-être pensait-t-il, à l’instar de Rousseau, que l’homme était bon par nature avant que la société ne le corrompe. Peut-être défendait-il l’idée du bon sauvage, un démenti moral à la traite et à l’esclavage ? Peut-être ses voyages lui avaient montré la dure condition d’esclave ? L’auteur ne le disait pas, mais le lecteur se plaisait à l’imaginer. Car en toute biographie il y a plus que le récit, il y a tout ce qui répond à l’imagination et porte la plus grande charge d’émotion.
Et c’est là que le bât blesse vraiment dans cette affaire : n’a-t-on pas joué avec la bonhommie des gens, des politiques, membres d’association de la mémoire de l’esclavage ? N’a-t-on pas oublié, derrière les liens cybernétiques, les liens de fer qui entaillaient les chairs et brisaient les liens de filiation, nécessaires à toute humanité. D’autre part, si la fiction n’est pas un genre à proscrire, elle doit être d’autant plus annoncée qu’elle est vraisemblable.
Un autre problème jaillit, celui du détournement de personnalités ayant vraiment existé : Marie-Dominique de la Fouchardière, par exemple, qui ne fut ni l’épouse du père de Fromentin, ni sa mère. Seulement, ce peintre a laissé un roman atypique, Dominique, et l’on pourrait penser que Fromentin a choisi le titre en hommage à sa mère, alors qu’il n’en est rien. Enfin un site biographique – on ne peut plus généraliste il est vrai – annonce maintenant que la mère de Fromentin ne fut pas Françoise-Jenny Billotte (1797-1867) !
Les reprises du canular, même involontaires, viennent fausser la biographie de Fromentin lui-même, qui n’a plus ses vrais parents… Pire, notre marin en culotte et bas de chausses fait une carrière à l’internationale : un américain s’exclame « could’nt find any Léon Robert de l’Astran videos ! ». Un autre site le classe dans les « famous people born in La Rochelle ».
Et pourquoi une telle fiction ?
Tout commence quand un concepteur informatique amateur, membre du Rotary rochelais, invente un personnage idéal capable de rivaliser avec plus de conviction et d’innocence avec l’honorable de Missy[7]. L’individu exemplaire de la vie rochelaise, qui s’avère être un personnage au sens littéral, voit le jour sous le nom de Léon-Robert de l’Astran Rochambeau-d’Hoyen, dans cette langue à guirlandes du XVIIIe, où les noms s’alignent jusqu’à ce que le dernier ferme la porte.
Et voilà notre romancier inconnu lancé dans une aventure fictionnelle qui dépassera nettement son sujet. Car le personnage inventé entre dans le discours des politiques, des élus, des sociétés de commémoration de la Traite, et se multiplie sur la Toile par le biais des liens : pas moins d’une centaine de sites ou blogs reprennent le discours d’un élu politique régional citant de l’Astran en exemple.
Le mystère demeure quant à sa motivation. Dès les premiers contacts établis avec lui, la version donnée était que notre auteur voulait tester la fiabilité du Net, ou jauger la crédulité. La justification de l’intox pouvait se résumer ainsi : « montrer que ce qui est plausible n’est pas toujours vrai ». Mais le sujet tout trouvé de l’armateur abolitionniste est d’un goût douteux, et s’avère sensible, comme l’est l’articulation du genou pour tester de bons réflexes. Depuis, l’auteur a choisi officiellement de croire à son récit, se réclamant d’une histoire de la Rochelle au XVIIIe siècle dont il a oublié et l’auteur et le titre.
Le besoin de croire en l’homme meilleur
La crédulité, si elle n’est pas une vertu en soi, est souvent le révélateur de la bonté humaine. Inventez un bon au milieu des méchants, quelqu’un qui porte la douceur de l’enfance, une résolution bien trempée, sans les avatars de l’âge où l’expérience accuse le coup de renoncements successifs liés à la vie. Bref, inventez un gentil rochelais proche de la nature au temps de Rousseau, un fils de négrier qui ne soit pas négrier, un pur au milieu des durs, et les visages autour de vous s’illuminent. C’est qu’il y a du bon à croire l’homme meilleur.
De toute évidence, on ne devrait jamais utiliser les articles du Web sans vérifier les sources : déchirer la page d’une archive laisse une trace. Insérer un faux dans un rayon d’archives s’est vu ; l’œil du spécialiste ne s’y trompe pas. Mais Internet reste un support de communication et non la substance à transmettre. L’archive reste la clef de toute mémoire. Tout le reste ne sera jamais que supposé, même si l’histoire a besoin de donner foi au témoignage.
Ce type d’intox prouve par antiphrase sa nécessité et la démonstration, sur le plan philosophique, est intéressante. Oui, il faut montrer les limites d’Internet dans la quête de toute vérité. On regrette seulement que le sujet choisi soit si sensible, à tel point qu’il pourrait heurter la mémoire d’une communauté mémorielle sensible.
D’autre part, il faut pouvoir surveiller son Pinocchio quand on veut jouer à Gepetto : le créateur est autant prisonnier de sa créature que ne l’est le geôlier de la Tour de Londres. On se souvient de la Vie du Lieutenant Kijé, nouvelle célèbre de Iouri Tynianov (1894-1943), où un supérieur de l’armée, pour échapper au harcèlement de sa propre hiérarchie, invente un lieutenant fictif et se trouve contraint de le faire vivre dans les papiers pendant toute sa vie, jusqu’à son prétendu « enterrement » : le créateur d’un être fictionnel lâché dans la réalité est toujours lui-même un prisonnier[8].
Il n’est pas sûr que l’on puisse mentir à bon escient, puisqu’en histoire, le passé ne meurt jamais.
Thierry Bobinet
[1] « La traite rochelaise » Karthala
[2] Spécialiste des expéditions maritimes
[3] La kola en Amérique du Sud est plus crédible.
[4] Pourquoi une flottille, ou « petite flotte », quand on est richissime, surtout quand on ne parle que d’un navire : le Modoquasi ?
[5] Il est vrai qu’existait alors le dimanche de Quasi modo dans le calendrier.
[6] A l’époque de de l’Astran Notre-Dame était déjà une église. Il n’y eut de chapelle qu’à l’époque romane.
[7] Cet armateur négrier s’était engagé dans la Société des Amis des Noirs, puis en avait démissionné une fois maire de La Rochelle.
[8] Qu’on songe à la jalousie morbide de Conan Doyle pour son personnage Sherlock Holmes.
Nous remercions à nouveau Monsieur Bobinet de nous avoir permis de publier cet article qui permet ainsi de connaître de la génèse de cette affaire de l'Astran.
Nous invitons également nos visiteurs à consulter nos articles précédents :
Wikipedia, usine à biographies imaginaires ? De Jean Baptiste Botul à Léon Robert de l’Astran
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