A la lumière du récent canular relatif à la création de la biographie imaginaire d’un armateur négrier rochelais repenti du XVIIIeme siècle, il paraît utile de mettre en lumière et analyser ce phénomène qui secoue la plus grande encyclopédie du monde en ligne, et bientôt sans doute aussi la sphère politico-médiatique.
Léon Robert de l’Astran, humaniste inconnu au bataillon
La présidente de la région Poitou Charentes nous présente Léon Robert de l’Astran comme un « humaniste et savant naturaliste mais également fils d'un armateur rochelais qui s'adonnait à la traite, ( ) refusa que les bateaux qu'il héritait de son père continuent de servir un trafic qu'il réprouvait ».
Ce serait ainsi «le fils d’un certain René-Charles de l'Astran-Rochambault-d'Hoyen, armateur rochelais ayant fait fortune dans le commerce triangulaire» (éléments ici tirés de la défunte page wikipedia avant qu’elle ne soit supprimée).
Or aujourd’hui même le journal Sud Ouest révèle le pot aux roses : Léon Robert de l’Astran tout comme son père n’a jamais existé, ce que le journal retransmet suite à la consultation d’un historien rochelais, lequel avait été appelé en renfort d’un étudiant qui s’était fait fort de rédiger un mémoire sur ce personnage singulier.
Cet historien et bibliothécaire, fort étonné d’être ainsi mis à contribution alors même qu’il n’avait jamais entendu parler de ce Léon Robert de l’Astran, s’enquérait d’en retrouver les traces, mais n’en trouva aucune dans les archives et documents officiels.
Sud Ouest relate de même que tout est parti de l’initiative d’un membre du Rotary Club de La Rochelle, et on retrouve en effet la première trace de Léon Robert de l’Astran sur une page du site du Club datant de 2006, qui renvoie à une biographie au format Pdf en bonne et due forme. (Mise à jour 8/06/2010 au matin : toute référence à Léon-Robert de l'Astran a disparu de la page en quesion).
Pour sa part l'initiateur de la biographie ré-affirme la véracité de l’existence du personnage, sans pour autant pouvoir fournir de source vérifiable en l’état.
Branle bas de Combat à Wikipedia
Aussitôt l’article du quoditien Sud Ouest publié ce lundi 7 juin, le branle bas de combat a été déclaré dans les pages discussion de Wikipédia, puisque le canular était éventé dès potron minet à 6h38.
Vers 9h10 l’article biographique indiquait que "L’admissibilité de cet article est à vérifier »
Et à 10:10 la page disparaissait et, dès lors que l’on recherche dans l’Encyclopédie l’expression clé « Léon Robert de l’ Astran », les mentions suivantes indiquent désormais :
Si la réaction ne s’est donc pas faite attendre parmi les participants à la gestion de l’encyclopédie, nul ne doute que désormais le simple fait de la citation par une édile aussi médiatique que peut l'être S Royal, va faire s’amplifier le buzz.
Wikipedia mis au ban sans sursis
Des charges ont d’ores et déjà été lancées à l’encontre principale de l’encyclopédie, Sud Ouest ayant ouvert le feu tant dans son édition en ligne que dans la version papier, avec un article titré que « Le faux est constitutif d’Internet », avec un entrefilet sans concession : « Malgré des efforts, l’encyclopédie n’est toujours pas fiable ».
Le responsable serait donc cet internet insaisissable et malsain, détaché de ceux qui le font, avec en tête de pont Wikipedia, car toujours selon le quotidien, « les articles de cette encyclopédie sont rédigés par des bénévoles anonymes dont personne ne vérifie le niveau de connaissance sur le sujet traité ».
Cette attaque ne peut que nous amener à mettre en perspective une telle condamnation.
Le contre exemple de Jean Baptiste Botul
Pour cela, rien de mieux que de se tourner vers un autre canular récent, quand un certain Jean Baptiste Botul a lui-même défrayé la chronique en début d’année, cité alors très sérieusement en référence par Bernard Henry Levy dans son essai philosophique intitulé « De la guerre en philosophie ».
Il apparaît que ce philosophe Botul est lui même un personnage fictif, créé par le journaliste du Canard enchainé Frédéric Pagès.
Sauf que contrairement au cas présent, l’affirmation du caractère fictif de Botul apparaissait sur Wikipedia dès 2006, ce qui est confirmé dans les pages discussions de l’encyclopédie, où la révélation du canular est datée dans le corps même des messages de l’époque, et consultable tel quelle aujourd’hui encore.
BHL aurait sans doute été inspiré de consulter alors Wikipedia avant de s’égarer, tout comme certain médias mainstream, s’étaient eux-mêmes auparavant fait prendre au piège, comme Telerama par exemple.
Un tel exemple va manifestement à contre courant de l’accusation du jour, un canular n’a bel et bien aucune spécificité « internétique », Wikipedia pour sa part n’étant qu’un révélateur des agissements de ceux qui veulent bien y contribuer, à tord ou à raison.
A fortiori si on retrace plus précisément l’historique de l’affaire présente, les responsabilités se font alors plurielles.
Une réalité nuancée
La page sur Léon Robert de l’Astran a été créée par un administrateur du site encyclopédique , lui-même s’étant simplement fait le relai de l’impénitent du Rotary club de La Rochelle.
Lequel a si bien essaimé sur Internet que l’on retrouve notre personnage tant sur un site consacré à l’histoire de la cité rochelaise que dans la vie touristique rochelaise elle-même, certain s’étant porté forts de créer une route de l’Astran, en hommage au soi disant personnage historique.
Dès lors, première nuance, les écrits de Ségolène Royal, ont-ils pour seule source Wikipedia ? Rien n’est moins sûr. D’autre part cette dernière n’est elle pas bien placée pour tirer ses sources d’autre chose que d’Internet ? Sûrement.
Wikipedia, simple reflet des temps
Finalement, ce qui interroge le plus c’est la soudaine suppression de l’article, alors même qu’en 2007 des sources existaient pour avaliser l’existence de Léon Robert de l’Astran, ce qui amène un utilisateur chevronné de Wikipedia (arnauddus) à dire dans les pages discussion que : «…J'imagine que Manchot (administrateur de wikipedia ayant créé l’article en 2007) s'est inspiré d'une source qui avait toutes les apparences d'une source sérieuse, et Wikipédia n'a fait aucune erreur dans cette histoire, puisqu'à l'origine il n'existait aucune source attestant du canular…», puis «… Wikipédia ne contient qu'un reflet des connaissances de l'humanité à un instant donné, et en 2007, les connaissances étaient que selon toute vraisemblance, ce type existait…» et enfin «… Alors stop à l'intoxication, de nouvelles informations inexistantes auparavant ont été récemment publiées, on modifie l'article en conséquence… ».
Or l’article ayant été purement et simplement supprimé, il n’y a donc en l’état, plus aucune trace de Léon Robert de l'Astran dans Wikipedia.
Pour jouer pleinement son rôle, Wikipedia ne devrait elle pas plutôt intégrer l’intégralité de l’affaire dans toutes ses composantes, ne serait ce que pour éclairer tout un chacun sur la persistance de sources fausses en dehors même de Wikipedia, et toujours consacrées à Léon Robert de l’Astran, tout autant que sur les tenants et aboutissants du canular lui-même ?
En effet le pire ne serait il pas que Wikipedia, aussitôt mise en cause, renie ce principe de contribution partagée et sans discrimination par toute la communauté en ligne, en venant ici à s’autocensurer, comme si elle cherchait à écrire sa propre histoire tout en éradiquant toutes ses scories?
Car à bien y penser, alors même des erreurs peuvent effectivement bien se glisser, cela prouve a minima que l’histoire version Wikipedia n’est pas une vérité assenée, elle est bel et bien vivante et soumise à contradiction et discussion, la réactivité du jour suite à la révélation de la supercherie en étant l’illustration patente.
Astran tout autant que Botul font désormais partie de l’histoire de l’internet comme de la réalité, une réalité non figée, fruit des agissements tout comme des idées des hommes de leur temps.
N'est ce pas à ce prix (ou plutôt à l’absence de prix dans le partage du savoir), que l’histoire peut échapper au fait d'être mise sous cloche?
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